Quels praticiens de Shiatsu, quels pratiquants d'arts martiaux ne connaissent pas la posture Seiza ? À elle seule, elle semble incarner l'ensemble des pratiques corporelles japonaises : s'asseoir à même le sol, humblement, droitement centré en soi pour être au plus près de l'autre.
Mais que savez-vous exactement de ce mot, de son histoire et de ses origines ?
De l'ère Muromachi à l'ère Meiji : une révolution nationale
De manière surprenante, le terme n'apparaît qu'en 1882, à l'époque où émerge au Japon une éducation nationale.
C'est dans un manuel scolaire à destination des jeunes écolières que l'on peut lire¹ : « En général, Seiza se doit d'être pratiqué en particulier à la maison. »
L'ère Meiji (1868-1912) est une période de grands changements pour le pays : le peuple passe alors du statut de vassal à celui de citoyens d'un empire. Sans trop entrer dans les détails, le système des quatre classes sociales de l'ère précédente (Guerrier-Paysan-Artisan-Commerçant) est aboli au profit d'une nouvelle organisation, moins disparate, séparant la noblesse du peuple.
Prenant exemple sur ce qui se fait en Europe, le Japon entreprend d'homogénéiser la société et de créer une identité commune à ce groupement hétéroclite de nouveaux citoyens, à travers notamment le service militaire et l'éducation nationale obligatoire.
Une assise correcte pour un peuple unifié
Pour ce nouveau peuple, Seiza devient ainsi la forme « correcte » ou « adéquate », Sei 「正」², pour « s'asseoir », Za 「座」.
Une assise correcte pour un même peuple, car les manières de se tenir et de s'asseoir étaient autrefois représentatives des classes sociales.
Bien que le terme que nous utilisons aujourd'hui date de la fin du 19e siècle, les Japonais se sont assis de cette façon depuis qu'ils ont équipé leurs maisons de tatamis. Cet usage s'est répandu à partir de l'ère Muromachi (1336-1573) et amplement développé à l'époque moderne (l'ère Edo, 1602-1868), période de développement urbain, apanage des classes dominantes et aisées (Guerriers et Commerçants).
Nombreuses et diverses étaient les manières de s'asseoir en fonction de son habitat, de sa profession et donc de son ordre social. Néanmoins, tout le monde se retrouvait en Seiza lorsqu'il fallait rendre hommage aux divinités bouddhistes ou shinto, ou lorsque les seigneurs provinciaux devaient rendre visite au shogun chaque année à Edo.
La posture du buffle
Mais laissons de côté la grande histoire pour nous tourner vers la petite, qui la rejoint curieusement.
Je tiens cette anecdote d'un taoïste, Li Bai Yun³, détenteur d'une tradition préservée de toute influence bouddhiste, celle du Tao du Singe Blanc du mont Emei⁴, dans le Sichuan (Chine).
Son maître lui raconta un jour que, dans les années 1290, un taoïste chinois dans ses errances se fit un jour accueillir par un seigneur japonais. Une fois assis, il présenta ses respects en s'inclinant et resta sur ses genoux tout le long de leur entretien.
Impressionné de le voir se tenir ainsi, dans cette posture sur un sol si dur (rappelons-nous que les tatamis n'étaient pas encore généralisés), le seigneur lui demanda pour quelle raison il ne se tenait pas sur son derrière.
Le taoïste lui répondit que telle était la posture du buffle, un noble animal qui transporta Lao Tseu à travers les vallées de l'Ouest. Lao Tseu chevauchant un buffle représente la conduite apaisée de nos instincts animaux : en s'asseyant pour laisser le maître du Tao le conduire, le buffle plie ses pattes de cette manière.
Il conclut en disant que les taoïstes replient ainsi leurs jambes à l'intérieur à la manière du buffle, en signe d'humilité, de maîtrise de leurs émotions primaires et de désir d'union avec le Tao.
Le seigneur japonais fut d'autant plus impressionné par le taoïste et, après avoir essayé sans succès et non sans douleur de tenir cette position, il lui demanda de rester à ses côtés pour lui apprendre le Tao et sa posture.
Cette posture qu'on appelle en chinois Niú Zuò⁵, est en tout point similaire au Seiza qu'on connaît.
Le thème de la conduite de l'animal comme symbole des instincts primaires est courant dans les traditions bouddhistes et taoïstes. Parmi eux, le plus célèbre reste celui des dix tableaux du dressage du buffle des traditions Zen. Un peu plus tard, les taoïstes développeront l'image du dressage du cheval, et les Tibétains celui de l'éléphant⁶. À chacun son animal !
La position Seiza aurait-elle donc une origine taoïste ?
L'hypothèse est envisageable, car les exemples de pratiques oubliées par la Chine que le Japon a préservées ne sont pas rares.
Historiquement parlant, le 13e siècle correspond à un regain d'influence du continent vers le Japon avec l'arrivée du zen cent ans plus tôt. Par ailleurs, parallèlement au développement des villes fortifiées apparaît une culture guerrière qui se veut sophistiquée.
De plus, on sait que cette posture existait dans la Chine antique (pendant la période dite des Printemps et des Automnes, 722-476 av. J.-C.) ; on en perd ensuite la trace à partir de l'ère commune, puis, sous les Han postérieurs (25-220 ap. J.-C.), la chaise fait son apparition.
La position Seiza n'aurait ainsi survécu que dans le cadre de pratiques taoïstes, et se serait transmise insidieusement à travers ces échanges, le zen empruntant beaucoup au taoïsme.
La Posture de la tranquillité
Contemporain d'autres figures majeures à l'origine d'une reformulation des pratiques traditionnelles japonaises⁷, Okada Torajiro (1872-1920) créa en 1912 une méthode largement plébiscitée : la méthode Seiza de style Okada⁸.
Très simple d'accès, elle allie intérêts spirituels et médicaux. Même si elle a l'air en tout point similaire à la posture que nous connaissons, son originalité réside dans la création d'un nouveau terme jouant sur les nombreux homonymes de la langue japonaise.
Le caractère utilisé par Okada, qui donne le son Sei, n'est plus celui de « correct » 「正」, que nous avons vu, mais celui de « calme », « tranquillité » 「静」.
Okada met donc en avant non plus une posture correcte, mais une assise cherchant la quiétude. Sa méthode de « l'assise calme » consiste à tenir la posture de Seiza pendant une certaine durée (il recommande une trentaine de minutes), associée à une « vision artistique » de soi.
Pour s'en expliquer, à la manière des taoïstes, Okada prend l'exemple de l'eau. En effet, on ne peut séparer l'eau en parties car il s'agit d'un ensemble indissociable ; pour lui, ce qui s'écoule de manière continue, sans interruption, c'est le propre de quelque chose qu'on ne peut diviser, d'insécable. Appréhender cet ensemble, voilà la « vision artistique ».
« Si l'on veut connaître correctement une partie d'un arbre, et qu'on en coupe une branche ou qu'on en retire une racine sans regarder l'ensemble de son corps, il nous faut en premier lieu connaître cette entièreté qu'il est », écrit-il dans ses notes⁹.
Ainsi, « la posture Seiza n'est pas quelque chose que l'on pourrait expliquer scientifiquement, mais plutôt artistiquement ».
Contemporain des progrès fulgurants de la science de son temps, on devine son refus d'une rationalité isolante. Dans des termes qui nous seraient plus familiers, on parlerait de vision holistique que permet cette posture de la tranquillité.
Un lien ininterrompu
De la même manière, Okada voit le Soi à l'image de l'eau, s'écoulant continuellement et sans interruptions entre Soi et l'Autre.
« En ce qui concerne les gens qui veulent se connaître, pour ce faire, il ne suffit pas de se connaître soi-même. Le Soi s'éclaircit par cette connaissance qui se fait continue entre Soi et l'Autre. Ainsi, se connaître c'est connaître l'Autre, et connaître l'Autre, c'est se connaître. »
Okada considère Seiza comme le moyen de réaliser cela. Pour lui, ce n'est que dans cette attitude corporelle d'assise et de quiétude du cœur et du corps que l'on peut apporter au Soi une unité et une harmonie, et ainsi s'appréhender en totalité à travers cette vision artistique.
Voilà pourquoi il la renomma en « assise calme » : Seiza 「静坐」.
Appréhender l'Autre dans sa totalité, créer une continuité entre Soi et l'Autre en s'asseyant dans la tranquillité de notre cœur, voilà bien des termes familiers au praticien de Shiatsu. J'espère que ce voyage saura nourrir votre pratique et votre posture, et que notre Shiatsu s'écoulera sans interruption entre donneur et receveur.
¹ 「小学女子容儀詳説. 上編」« Explication détaillée sur le comportement des jeunes filles à l'école primaire », publié la 15e année de l'ère Meiji.
² C'est ce que veut dire le sinogramme 「正」, qui se lit Sei dans sa lecture Chinoise (accolé à un autre caractère), mais également tadashi dans sa lecture japonaise, qui prend le sens de correct, ou d'adéquat.
³ De son nom natif Adam Perry, intermédiaire Américain du maître Sichuanais Liu Tong Li.
⁴ Emei Bai Yuan Pai 「峨眉白猿派」
⁵ 「牛坐」prononcé Niú Zuò. Les caractères veulent littéralement dire « Buffle » 牛 et « Assise » 坐.
⁶ Pour aller plus loin, lire Le chemin de l'Éveil, où Catherine Despeux fait une belle présentation de ces trois dressages d'animaux.
⁷ Citons Jigoro Kanô (1860-1938) pour le Judo, Morihei Ueshiba (1883-1869) pour l'Aikido, ou bien Mikao Usui (1865-1926) pour le Reiki. Tous s'inscrivent dans une même dynamique de redécouverte et de regroupement de traditions disparates, qu'ils voyaient comme menacées par la modernité galopante de leur époque.
⁸ Okada Shiki Seiza Hô 「岡田式静坐法」.
⁹ Cette citation et les suivantes sont la traduction de l'auteur, tirées de l'article : A Study of the Body Aesthetics through a Therapy for Healing the Body and Mind, the Okada Sitting Method: From the Perspective of Physical Homologization with Center-of-Mass Motion Representing Self Harmony with the Universe (en Japonais). Katayama Toshihiro. Geijutsu Kenkyu.